La chaire, dite de Montpellier, a retrouvé sa place dans le musée de Tours

S’il y a des moments forts dans la vie des Compagnons, le projet de restauration et de fabrication d’un nouveau socle de la chaire de Montpellier sera un des plus importants dans la vie de sept d’entre eux.

 

À la suite d’un constat sanitaire des œuvres des sociétés de la Fédération Compagnonnique en dépôt au musée, par Madame Tostain, directrice du Musée et Bruno Barjou, compagnon ébéniste, représentant national de la Fédération, un projet ambitieux fut écrit par ce dernier. Nous étions en 2021.

Ce projet consistait à restaurer la chaire et réaliser un nouveau socle, mais surtout de faire une étude approfondie de l’œuvre qui n’avait jamais été faite depuis sa fabrication en 1803. Sans l’avoir anticipé, nous allions faire des découvertes importantes sur son histoire.

 

Ce chef-d’œuvre compagnonnique est le plus ancien connu à ce jour et souffrait de nombreux désordres. En effet ses voyages et sa conservation hasardeuse avait eu raison de son intégrité. En 1907, la chaire est acheminée de Montpellier à Marseille. En 1948, elle arrive à Bordeaux et en 1970, elle est enfin présentée dans un lieu adapté à la conservation de nos biens, le musée du Compagnonnage de Tours.

En 1968, avant son installation dans le musée, une équipe de six compagnons menuisiers et six jeunes réalisèrent une intervention de restauration. Hélas ils nous laissèrent peu de renseignements si ce n’est des dates et des noms inscrits sur un parchemin enfermé dans le culot de la chaire. Si nous savions qu’il était là, nous ignorions ce qu’il contenait. Ce fut la première découverte lors du démontage en avril 2025. Les noms de tous les acteurs et élus de la société y étaient inscrits. Nous avons laissé à notre tour un message aux futurs intervenants. Nous avons fixé dans un logement réalisé sous le socle, une carte mémoire numérique contenant tous les éléments historiques que nous avons, accompagnés de toutes les photos et reportages sur l’étude et la restauration de la chaire (1358 fichiers).

La découverte la plus inattendue fut le nom d’un Compagnon menuisier du devoir de liberté (MDDDL) gravé sur la bague de bois du fond du culot : Vallerant dit Champagne 1867. Enfin nous pouvions trouver la réponse à une question posée depuis longtemps.  Mais Vallerant avait-il restauré l’œuvre en 1867 ou avait-il réalisé le culot ? En fait nous avions toujours une interrogation : pourquoi le culot ne correspondait pas au plan ?

 

Si le temps a permis à cette œuvre de perdurer, les plans eux aussi de 1803 encore existant avaient été restaurés en 1997. En fait c’est Agricol Perdiguier, compagnon MDDDL, témoin extraordinaire du XIXe siècle, qui nous livre la réponse dans son ouvrage « Mémoires d’un compagnon » écrit en 1855. Il témoigne de son passage à Montpellier en 1824 et il raconte lors de sa visite à la chaire : « le cul de lampe n’a que peu de valeur, il fut bâclé. Il est là provisoirement en attendant que l’on fasse un culot plus conforme à l’ensemble de l’œuvre. »

 

Le voile était levé ! Vallerant dit Champagne l’Ami de la Liberté, reçu compagnon en 1863 à Marseille, a peut-être lu le livre de Perdiguier et il était à Montpellier en 1867. C’est donc lui qui a refait le culot de la chaire et a su parfaitement l’harmoniser avec la cuve.

Une autre découverte, que nous soupçonnions, lors du démontage. Sur les limons des deux escaliers des greffes de bois de formes géométriques placées en face les unes des autres, nous indiquaient une intervention de renfort des limons intérieurs et extérieurs de chaque escalier. Mais quel type de renfort et comment sont-ils ? Afin d’avancer dans cette recherche nous avons fait intervenir un vétérinaire qui avait un agrément pour faire des radiographies X en dehors de son activité animalière. Nous avons pu observer sur les clichés trois renforts métalliques sur chaque escalier, plusieurs tiges filetées avec leurs écrous et des myriades de pointes. À l’observation de la facture des renforts, filetages réalisés manuellement, ils devraient avoir été exécutés dans les années 1825/30. En effet tous les éléments de la chaire furent collés lors de son exécution. Les moyens de conservation de la chaire entre 1803 et 1830 ne pouvaient pas être parfaits, le climat a dû faire son œuvre sur les colles naturelles employées à cette époque.

Le compagnon MDDDL Élie Brachet, dit Dauphiné Le Soutien de Salomon, qui a conservé la chaire à Marseille de 1907 à 1948, indique dans un courrier qu’il a réalisé des interventions de consolidation. On peut penser que c’est lui qui a positionné les tiges filetées avec leurs écrous dans les poteaux de départ des escaliers et dans les parties sommitales des mains courantes. Surement que c’est lui aussi qui a positionné des tiges filetées sur les marches de départ des escaliers afin de les maintenir plus solidement au socle.

Le socle, après démontage, nous révéla deux étiquettes de transporteur, là aussi jamais signalées. Étiquettes de Montpellier à Marseille et de Marseille à Bordeaux. Nous pouvions, après ces découvertes émouvantes, commencer les interventions de restaurations.

Madame Tostain, notre complice et indispensable organisatrice stratégique, nous réserva une place de choix dans les réserves du musée à l’extérieur de la ville. Il nous fallut trois campagnes d’interventions sur place, représentant 320 heures de travail. Avant de commencer, la chaire fut anoxiée pendant un mois dans une enceinte close afin de s’assurer de la destruction d’insectes xylophages (anoxie : privation d’oxygène).

Il fallut réaliser 24 greffes de bois, puis les harmoniser à l’ensemble, faire de nombreux recollages, alléger le traitement de surface qui datait de 1968, raviver la couleur du bois de noyer et enfin poser une robe d’encaustique naturelle pour habiller la chaire d’un éclat qui l’avait l’abandonnée (encaustique : mélange de cires naturelles, végétales et animales).

Nous ne pouvons ici que faire un résumé succinct de ce projet, mais nous avons l’idée d’écrire un document plus exhaustif sur ce concours de Montpellier, les deux chaires, et leurs histoires.

En fait le projet n’est pas complétement abouti. Nous souhaitions faire faire par un spécialiste une image 3D en réalité augmenté de la chaire reconstituée dans son intégralité d’origine. L’abat voix et les quatre colonnes qui le tenaient, ont disparus et ne sont jamais arrivés à Marseille en 1907. Nous savons que la chaire fut sauvée des flammes dans un incendie à Montpellier dans le milieu du XIXe siècle. C’est peut-être lors de cet événement que des éléments disparurent.

Nous avons toujours le projet de scannage et d’image 3D mais à ce jour le mécénat lancé il y quelques mois ne nous aura pas permis de le financer. Ce projet représentait, dans son ensemble, 15 000 € ce qui couvrait la majorité des matériaux et des frais occasionnés. Les heures passées furent toutes bénévoles. Grâce à Madame Tostain, le musée pu prendre à sa charge l’anoxie, la radiographie, le bandeau de plexiglass de protection. Le Club des Mécènes de la fondation du patrimoine d’Indre-et-Loire, que nous remercions vivement ici, finança la première intervention, celle de Vincent Mouchez. Nous présentons notre gratitude et remerciements à tous nos mécènes privés qui nous ont soutenu.

Comme nous l’avions écrit en début de cet article : s’il y a des moments forts dans la vie des compagnons, nous quatre retraités, nous avons vécu un moment jamais imaginé. Si nous avons 198 années de compagnonnage cumulées, aucun d’entre nous pensait que nous aurions cet immense responsabilité et bonheur de faire rajeunir physiquement ce chef-d’œuvre, de reconstituer son histoire, et de le présenter sur un nouveau support. Car cette œuvre est inscrite dans le patrimoine sacralisé des Gavots.

Ces quatre années entre l’écriture du projet en 2021 et sa réalisation finale en 2025 représentaient une attente, celle de jeunes itinérants volontaires pour réaliser un nouveau socle, suivant un cahier des charges très précis. C’est à Limoges en septembre 2024, que Paul Daburon, menuisier, Tanguy Besson métallier et Bastien Gravelet, ébéniste devaient s’engager dans l’aventure. L’objectif était aussi de devenir Affilés dans le DDDL. Ils avaient deux années de tour de France à leur actif. Leur socle n’a été dévoilé que le jour inaugural, au musée, le 18 octobre. De fer et de bois, il comporte 4 panneaux marquetés : Salomon, 3 cannes pour nos 3 métiers, la carte de France pour le Tour de France et une poignée de main pour la fraternité.

Sur la porte métallique, en partie arrière, le « C » de la Fédération compagnonnique et 7 feuillages représentant les 7 sociétés compagnonniques. La société des menuisiers et serruriers DDDL reste la seule existante à ce jour, depuis la fin du XIXe siècle. Ce support représente environs 3000h de travail, dont la majeure partie furent exécutées le soir de 22h à minuit, voir plus et les weekends. Cette réalisation aura inscrit ces trois jeunes dans l’histoire de la chaire.

Pour finir, si nous avons cité plusieurs noms de Compagnons, le dernier sera celui de notre « champion » de ce concours de 1803 : le compagnon MDDDL Julien François Souchay, dit Percheron le Chapiteau, reçu vers 1800 et Capitaine de Montpellier en 1802 (l’appellation « Capitaine » fut remplacée par Premier Compagnon chez les Gavots). Le champion des Compagnon menuisiers du Devoir se nommait Ignace Nanquette, Ignace le Liégeois. En 1803 ils devaient avoir tous les deux entre 25 et 28 ans. Le pacifique Perdiguier, Avignonnais la Vertu, écrira au sujet de ce concours, qui ne désigna aucun vainqueur et dont les deux sociétés continuèrent à se quereller jusque dans les années 1848 : « Rendons une égale justice à tous nos grands travailleurs et que la gloire d’un parti soit aussi la gloire du parti opposé. »

 

Pour les sept Pays DDDL Périgord Le vif Argent

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